Vendredi 25 avril 2025, Aboubakar Cissé, 22 ans, est tué de 57 coups de couteau alors qu’il nettoyait la mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard. L’auteur du crime, un homme inconnu des services de police, filme la scène et profère des insultes anti-musulmanes. Malgré le lieu et les propos tenus, la justice n’a pas retenu de qualification terroriste ni reconnu de motivation islamophobe.
Un vide à combler : l’absence d’un délit d’islamophobie
En droit français, les discriminations religieuses peuvent être sanctionnées, mais l’islamophobie (comprise comme la haine ou la violence spécifiquement dirigée contre les musulmans) n’est pas un délit autonome. Ce flou empêche la reconnaissance pleine et entière de certains crimes. Il rend plus difficile l’établissement de statistiques précises, la mise en place de politiques publiques ciblées et l’octroi de réparations symboliques aux victimes. Dans les faits, cela signifie que des violences explicites envers des personnes musulmanes sont traitées comme de simples faits divers ou comme des actes isolés, sans prise en compte du contexte idéologique dans lequel ils s’inscrivent.
Des précédents déjà trop nombreux
Le meurtre d’Aboubakar Cissé n’est pas un événement isolé. D’autres attaques ont été ignorées ou mal qualifiées :
- Paris, 2020 : deux femmes voilées sont poignardées près de la Tour Eiffel. L’agression n’est pas reconnue comme islamophobe malgré les insultes proférées.
- Bayonne, 2019 : un homme tente de mettre le feu à une mosquée et tire sur deux fidèles. L’attentat est rapidement rangé parmi les faits divers.
- Avignon, 2017 : un homme tire sur des fidèles, sortant d’une mosquée. La police parle de règlements de comptes.
Dans chacun de ces cas, les victimes étaient clairement visées en raison de leur religion. Pourtant, faute de qualification spécifique, ces crimes ne sont pas traités comme des atteintes à la cohésion nationale, contrairement à d’autres formes de haine bien identifiées.
Antisémitisme, racisme, homophobie : des combats reconnus
La France a, à juste titre, développé un arsenal juridique robuste pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme et l’homophobie. Ces haines sont reconnues non seulement dans les discours officiels, mais aussi dans le droit : elles peuvent constituer des circonstances aggravantes, faire l’objet de plans nationaux, de politiques éducatives, de sanctions symboliques fortes.
Cela ne s’est pas fait en un jour. Le combat contre l’antisémitisme, par exemple, a été long, douloureux, bâti sur les tragédies de l’histoire, comme l’affaire Dreyfus, la Shoah, la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans les déportations. Aujourd’hui, l’antisémitisme est clairement nommé, combattu, et les actes antisémites sont recensés chaque année avec précision par le ministère de l’Intérieur.
Ce processus de reconnaissance a aussi bénéficié, et continue de bénéficier, à d’autres groupes victimes de haine ciblée. Il montre qu’on ne peut lutter contre un phénomène qu’à partir du moment où on accepte de le nommer.
Nommer pour faire exister : l’exemple du viol conjugal
Longtemps, le viol conjugal n’a pas existé aux yeux de la loi. L’idée même qu’une femme puisse être violée par son mari était niée et jugée incompatible avec l’institution du mariage. Il a fallu des décennies de luttes féministes pour que ce crime soit reconnu et inscrit dans le Code pénal en 1990. Ce qui ne porte pas de nom est nié. Ce qui est nié persiste.
Le parallèle entre ces deux notions est frappant : tant que l’islamophobie n’est pas reconnue dans la loi comme une forme spécifique de haine, elle reste socialement et politiquement tolérée.
Une République incomplète
Le silence politique après le meurtre d’Aboubakar Cissé en dit long. Des responsables politiques, notamment à droite et à l’extrême droite, se sont empressés de balayer toute lecture idéologique de l’acte. Pourtant, lorsque d’autres communautés sont ciblées, la mobilisation est immédiate, unanime. Et elle est juste. Il ne s’agit pas d’opposer les douleurs. Il s’agit de rappeler que l’universalité de la République se mesure à sa capacité à protéger chaque citoyen de manière égale, quelle que soit son origine ou sa foi.
Voici ce que demanderait une politique cohérente face à l’islamophobie :
- Une inscription explicite de l’islamophobie dans la loi, comme forme spécifique de haine.
- L’ajout de la motivation islamophobe comme circonstance aggravante dans les crimes et délits.
- La création d’un observatoire national des actes islamophobes, comme il en existe pour l’antisémitisme et les actes LGBTphobes.
- La formation des agents publics et magistrats à la reconnaissance des violences islamophobes.
Le meurtre d’Aboubakar Cissé n’est pas un simple drame isolé. C’est un révélateur d’un refus de voir, de nommer, et donc de protéger.
Ansri Leïla




