Avec Love Is Blind France, la télé-réalité se gentrifie. Candidats diplômés, métiers valorisés, conflits aseptisés… Le genre se refait une respectabilité, mais perd-il son sel ?

La télé-réalité, autrefois terrain d’excès et de mépris social, se réorganise autour de nouveaux codes : castings diplômés, métiers valorisés, esthétiques lissées et récits psychologisants. Bref, un processus de gentrification culturelle, où un objet longtemps méprisé devient un divertissement respectable, mais au prix d’un effacement social.

Avec Loft Story ou encore Secret Story, les premières téléréalités françaises fonctionnaient comme un théâtre du chaos. Elles mettaient en scène des candidats aux parcours de vie souvent précaires, issus des classes populaires, dans une logique de spectacle : disputes, excès verbaux, phrases cultes. Le spectateur passait de la fascination, à la moquerie et au mépris, renforçant une hiérarchie symbolique où les participants servaient de repoussoir social.

Avec Netflix et l’internationalisation des formats type Love Is Blind ou The Circle, le modèle change. Les programmes deviennent plus policés, centrés sur la compatibilité affective plutôt que sur le conflit, et tournés vers une esthétique globale, exportable, « premium ».

Love Is Blind France est un cas d’école. Architectes, entrepreneurs, juristes, investisseurs : la majorité des participants appartiennent à des professions valorisées. Ce choix dit quelque chose du projet : proposer des figures aspirantes et rassurantes, que l’on pourrait croiser dans un open-space.

Une sélection sociale qui n’est pas neutre : elle repositionne la télé-réalité dans un registre de respectabilité. Elle gomme les aspérités, les écarts de langage, les excès qui faisaient le sel du genre, pour livrer un produit plus lisse et plus vendeur.

Ce virage répond aussi à la mutation du public. Pour les jeunes urbains diplômés qui consomment Netflix autant pour The Crown que pour Love Is Blind, regarder de la télé-réalité ne relève plus du plaisir coupable. On peut en discuter publiquement, en faire des mêmes, l’analyser sur Twitter… Avec l’internationalisation des formats, le spectateur compare aussi la version française avec ses homologues américains, japonais ou brésilien. La télé-réalité devient un produit culturel global.

Selon Bourdieu, on peut dire que ce phénomène est une requalification des goûts. La télé-réalité, longtemps disqualifiée comme objet « vulgaire », accède désormais à une forme de légitimité culturelle, parce que ses participants incarnent une manière d’être plus proche des classes moyennes supérieures.

On parle maintenant de « communication », « compatibilité », « relation libre », on met en avant de les « bonnes manières » (jusqu’au détail des coudes sur la table). On ne regarde plus pour mépriser, mais pour analyser des dynamiques de couple, presque comme si l’émission devenait un laboratoire social. Ce qui ressemble à une évolution progressiste est aussi une normalisation. Les « bonnes manières » bourgeoises deviennent la norme implicite, et d’autres modes de vie sont relégués au rang d’excès indésirables.

Derrière cette transformation, une logique industrielle claire : un contenu lisse se vend mieux à l’international. Moins de clashs violents donc moins de polémiques et moins de bad buzz. La gentrification est donc à la fois culturelle et économique : elle permet aux plateformes de transformer un plaisir coupable en produit premium.

Comme un quartier populaire transformé en zone bobo, la télé-réalité s’est policée. Les castings valorisés et l’élargissement de l’audience assurent sa respectabilité culturelle. Mais à force de lisser, on perd ce qui faisait l’essence du genre : sa capacité à donner (même de façon brutale et caricaturale) une visibilité à des formes d’altérité sociale.

Ansri Leïla


En savoir plus sur Qissas Média

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Tendances