Le whiteface de Druski a relancé une vieille question : peut-on comparer cette satire au blackface ? Spoiler alert : non. Au-delà de l’humour, ce débat révèle surtout une tentative de délégitimer les luttes antiracistes en fabriquant un faux renversement des rôles.

Depuis la publication du sketch de l’humoriste Druski, dans lequel il est déguisé en homme blanc pendant une course de NASCAR, on voit des réactions contrastées sur les réseaux sociaux. Certains ont rigolé ou salué l’ingéniosité du maquillage. Mais d’autres, indignés, ont immédiatement établi un parallèle avec le blackface : « Si un Noir peut se déguiser en Blanc, alors un Blanc devrait pouvoir se déguiser en Noir. ».

Cette comparaison est trompeuse. Elle occulte des siècles d’histoire et sert plutôt des intérêts bien précis : ceux qui cherchent à minimiser les discriminations réelles et à se présenter comme victimes d’une prétendue oppression blanche.

Le blackface n’est pas un simple déguisement. C’est une pratique née au XIXᵉ siècle dans les minstrel shows, où des comédiens blancs se noircissaient le visage pour incarner des caricatures racistes : esclaves dociles, individus paresseux, grotesques ou menaçants. Ces représentations ont durablement ancré des stéréotypes déshumanisants dans l’imaginaire collectif. Le blackface n’était pas un geste isolé, mais plutôt un instrument culturel de déshumanisation et de réaffirmation de la domination blanche. Il entretenait l’idée d’une hiérarchie raciale, justifiant la ségrégation, la violence et l’exclusion sociale. C’est cette charge historique et systémique qui en fait aujourd’hui une pratique unanimement reconnue comme raciste.

Le whiteface, tel que Druski l’a pratiqué, n’a pas le même poids historique. Il n’existe pas de tradition culturelle où des artistes racisés se grimaient en Blancs pour justifier leur marginalisation. Les performances raciales inversées relèvent plus de la satire et de la critique sociale que de la reproduction d’un système oppressif. Assimiler ce type de performance au blackface, c’est nier la dimension historique et politique de ce dernier.

Avec cette polémique, on voit ressurgir l’argument du « racisme anti-Blanc ». Personne ne nie que les personnes blanches peuvent être visées par des insultes ou des stéréotypes. Mais cela relève d’actes individuels, pas d’un système institutionnalisé qui limiterait leurs droits, leur accès à l’emploi, au logement ou à la citoyenneté. En Occident, aucune institution n’exclut les blancs en raison de leur couleur de peau. Il est important de rappeler que le racisme ne peut pas être réduit à des hostilités interpersonnelles. Il repose sur des structures sociales, économiques et politiques qui produisent des avantages cumulatifs pour les groupes dominants. Confondre préjugés et racisme systémique, c’est entretenir une illusion d’équivalence.  Le fantasme du racisme anti-blanc est une stratégie discursive efficace pour brouiller les lignes. Elle permet de fabriquer une symétrie artificielle : comme si les personnes blanches subissaient aujourd’hui ce que les personnes racisées ont subi hier et continuent de subir.

Qui gagne à agiter le spectre du « racisme anti-Blanc » à chaque polémique culturelle ? Ces discours alimentent l’idée que les Blancs seraient désormais « opprimés » par les luttes antiracistes, féministes ou décoloniales. Qu’au lieu d’émanciper, ces combats instaureraient une nouvelle forme d’injustice. Autrement dit, ils inversent les rôles : les dominants deviennent les victimes. Cette inversion permet de délégitimer les revendications des personnes racisées en les présentant comme excessives ou oppressives, de détourner le débat des vrais enjeux (inégalités structurelles, violences policières, discriminations systémiques) vers une indignation fabriquée, et de maintenir le statu quo en faisant croire que toute remise en question de la suprématie blanche serait une « attaque » contre les Blancs. C’est avant tout un inconfort face à la perte de centralité.

Nous vivons une époque où l’histoire coloniale, l’esclavage, les discriminations raciales et leurs héritages sont enfin discutés. Ce processus de remise en question est inconfortable pour certains, car il implique de regarder en face les privilèges hérités et les injustices persistantes. Cet inconfort n’est pas une oppression. Il est le prix d’un rééquilibrage nécessaire. Assimiler ce moment à une « persécution des Blancs » est une façon de se soustraire à cette réflexion collective et d’empêcher le progrès et la construction d’une égalité réelle.

La polémique autour de Druski révèle une résistance persistante à reconnaître la spécificité du racisme structurel. Comparer le whiteface au blackface, c’est faire abstraction de l’histoire. C’est aussi donner du crédit à un récit victimaire qui présente les luttes pour l’égalité comme des menaces. Or, loin d’opprimer qui que ce soit, ces luttes cherchent à réparer des inégalités séculaires et à construire une société plus juste.

Ansri Leïla


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