La vidéo de Pierre Ménès sur la marginalisation supposée de son fils blanc relance le débat : la réussite des minorités dans le football dérange-t-elle une partie de la société ? Entre accusations de “racisme anti-blanc” et soupçons d’“entrisme”, le ballon rond reflète autant les tensions raciales que la capacité du sport à unir la nation.

Pierre Ménès, invité de l’émission « Bistro Libertés », TVL

Une vidéo de Pierre Ménès, ancien chroniqueur sportif, circule actuellement sur les réseaux sociaux. On l’y entend expliquer que son fils, blanc, aurait été “mis à l’écart” dans son équipe de football composée majoritairement de jeunes noirs et maghrébins. Il poursuit en affirmant que, dans le football actuel, il y aurait très peu de blancs sur le terrain, cantonnés à certains postes comme gardien ou arrière droit, laissant entendre qu’ils n’auraient pas les mêmes opportunités que les joueurs racisés. Ces propos ont relancé un vieux débat : celui de la place des minorités dans le sport, et plus largement dans la société.

Un récit individuel érigé en généralité

Le témoignage de Pierre Ménès s’appuie sur une expérience personnelle : son fils, dans un contexte particulier, aurait été marginalisé. L’argument repose sur une logique inversée : parce qu’il y aurait “beaucoup de joueurs noirs et maghrébins”, les joueurs blancs seraient victimes de discrimination. Ce discours rejoint le mythe du “racisme anti-blanc”, concept séduisant pour certains mais qui ne repose pas sur une réalité structurelle.

Sur le plan sociologique, ce concept ne tient pas. Le racisme n’est pas qu’une insulte : c’est un système de domination historique. En France, ce sont les personnes non-blanches qui subissent des discriminations structurelles dans l’accès à l’emploi, au logement ou même dans leur rapport à la police. L’hostilité envers les minorités racisées est documentée par des décennies d’études et par l’expérience quotidienne de millions de personnes. Parler de « racisme anti-blanc », c’est confondre ressenti individuel et discrimination systémique. Ce renversement rhétorique vise surtout à invisibiliser le racisme bien réel subi par les minorités.

Dans le football, la surreprésentation des joueurs issus de l’immigration ne traduit pas un favoritisme, mais le poids des inégalités sociales : ce sport, accessible, est massivement pratiqué dans les quartiers populaires. La réussite des jeunes racisés dans ce domaine n’est pas une stratégie d’“entrisme”, mais le résultat d’un vivier social et d’une méritocratie sportive.

Le soupçon permanent : l’“entrisme” et l’illégitimité supposée

Derrière les propos de Pierre Ménès, on retrouve un discours plus large : celui qui voit dans la présence de minorités dans certains secteurs une forme de menace. Certains parlent d’“entrisme” comme si les joueurs issus de l’immigration s’étaient infiltrés dans le sport pour y imposer une domination. Mais pourquoi ce raisonnement n’est-il jamais appliqué à d’autres disciplines dominées par les blancs, comme le rugby en France, le tennis ou la natation ?

Ce soupçon d’illégitimité pèse systématiquement sur les athlètes racisés : ils sont vus non pas comme des talents individuels, mais comme des représentants d’un groupe qui prend la place. C’est une façon d’exprimer un malaise plus profond : la difficulté d’accepter que des personnes issues de l’immigration puissent exceller, être admirées, et incarner la nation.

Quand la réussite des minorités dérange

Ce malaise dépasse le football. Les exemples d’athlètes racisées qui deviennent la cible d’attaque ou de soupçons sont trop nombreux.  Imane Khelif, boxeuse algérienne, a été accusée par ses adversaires d’être un homme après avoir battu une rivale, au point de voir sa légitimité niée publiquement. Coco Gauff, jeune prodige noire du tennis, a suscité des réactions négatives allant jusqu’à des sous-entendus sur son âge, comme si sa performance ne pouvait être normale. Dans l’athlétisme, plusieurs championnes africaines comme Caster Semenya ont été humiliées par des contrôles intrusifs destinés à prouver leur féminité, dans un climat de soupçon racialisé.

Dans tous ces cas, ce n’est pas seulement la défaite de l’adversaire qui choque, mais le fait qu’elle vienne d’une femme, souvent racisées, venant briser des hiérarchies implicites.

Football et hiérarchies raciales inversées ?

Les propos de l’ancien chroniqueur posent aussi la question : pourquoi la forte présence de noirs et maghrébins dans le football est-elle perçue comme un problème, alors que la domination blanche dans d’autres sports ne suscite pas la même indignation ? On ne parle pas de “discrimination anti-noire” face à l’absence de diversité au rugby, au ski ou à la natation. Ce double standard montre que ce qui gêne n’est pas l’injustice, mais la visibilité et la réussite des minorités dans un domaine central de la culture populaire. Le football étant le sport le plus suivi, leur succès devient un miroir qui oblige la société à se confronter à sa propre diversité.

Cohésion nationale sous condition

Quand la France gagne, cette diversité est célébrée : les “Black-Blanc-Beur” de 1998 ou la victoire de 2018 en sont la preuve.

Mais cette reconnaissance est conditionnelle. Dès que la performance faiblit ou que des joueurs prennent la parole sur le racisme ou les problématiques qui touchent à leurs communautés, ils sont renvoyés à leurs origines, soupçonnés de ne pas “aimer la France”. La cohésion nationale devient alors une illusion suspendue au résultat sportif.

Le football est loin d’être un espace neutre, il cristallise les tensions sur l’identité nationale, le rapport aux classes populaires et la visibilité des héritages postcoloniaux. Derrière les propos sur “trop de noirs et d’arabes” se joue une bataille symbolique : qui a le droit d’incarner la France ?

Ansri Leïla


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