Selon l’Agence Nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), 1,4 million de personnes sont en situation d’illettrisme en France. Un tabou aggravé par la fracture numérique et les inégalités sociales, qui condamnent des millions de citoyens à une exclusion silencieuse.
Dans de nombreuses familles, ce sont les enfants qui prennent en charge les démarches administratives. CAF, Pôle emploi, impôts, préfecture… autant de formulaires en ligne devenus inaccessibles pour des parents qui, ayant été scolarisés en France ou non, n’ont jamais acquis une maîtrise suffisante de la lecture et de l’écriture. Près d’1,5 million d’adultes en France sont en situation d’illettrisme. Un chiffre stable, mais alarmant, qui révèle une réalité souvent taboue : dans une société où tout passe désormais par un écran, ne pas savoir lire ou écrire devient une double exclusion : sociale et numérique.
« Depuis ses 8 ans, ma fille rempli mes chèques, m’accompagne à la banque, remplie seule ses documents pour l’école, c’est très humiliant pour un parent. »
Dylan, 35 ans, mécanicien, Val-d’Oise
L’illettrisme, une réalité cachée
L’illettrisme ne doit pas être confondu avec l’analphabétisme. Les personnes illettrées ont été scolarisées, mais n’ont pas acquis les compétences de base pour lire, écrire ou comprendre un texte simple. Beaucoup développent des stratégies d’évitement. L’illettrisme a vécu comme un stigmate social, un secret que l’on cache pour éviter le jugement. Mais ce silence rend le problème invisible, alors même qu’il touche 4% de la population active.
« Au travail, je fais semblant, par exemple quand on me donne un document, je fais semblant de ne pas pouvoir lire sans mes lunettes pour que je prenne le temps d’essayer de le lire chez moi plus tard ou que ma copine le fasse pour moi. »
Dylan
« Je n’ai jamais lu un contrat de travail que j’ai signé, je fais semblant de lire, puis je signe. »
Haoua, 48 ans, ATSEM, Val-d’Oise

Illettrisme et inégalités sociales : un cercle vicieux
L’illettrisme est fortement corrélé aux inégalités sociales et territoriales. Il touche davantage les milieux populaires, où l’accès à la culture et le soutien familial sont plus limités. Les zones rurales et certains quartiers populaires sont particulièrement concernés, en raison d’un moindre accès aux services éducatifs et culturels. Le phénomène se transmet parfois de génération en génération : des parents illettrés en difficulté pour suivre la scolarité de leurs enfants augmentent le risque de décrochage scolaire de ceux-ci. C’est un cercle vicieux : pauvreté, difficultés scolaires, illettrisme, puis emploi précaire ou chômage.
« Dans ma fratrie, je suis la deuxième, mon grand frère était fort à l’école donc il s’occupait de l’administratif vu que mes parents ne parlaient pas français. Moi, j’aidais à la maison. J’étais nulle à l’école, on avait beau m’expliquer ou me punir, je n’assimilais rien. Maintenant, je sais juste que j’étais une élève en difficulté et que j’aurais eu besoin de plus de temps. Mais c’est compliqué, quand tes parents n’ont pas les ressources pour t’accompagner dans ta scolarité »
Haoua
Comme le grand frère d’Haoua, beaucoup d’enfants assument les démarches administratives et numériques. Formulaires en ligne, courriers officiels, inscriptions scolaires : tout passe par eux. Cette inversion des rôles crée une pression psychologique énorme, ils portent une charge qui ne devrait pas être la leur, mais ils risquent aussi d’être marginalisés dans leur propre parcours scolaire.
L’impact sur toutes les sphères sociales
L’illettrisme ne se limite pas à l’école ou au travail : il traverse toutes les sphères de la vie sociale. Il provoque un accès limité, mais aussi l’impossibilité d’évoluer ou de suivre une formation. Une personne illettrée rencontrera aussi des difficultés à lire une ordonnance, à comprendre une convocation médicale ou un traitement, lire un bulletin de vote, un contrat de travail, un courrier…
Avec la transformation numérique des services publics aggrave la situation. Que ce soit avec la Caf, France Travail ou les préfectures, de plus en plus de démarches obligatoires sont désormais exclusivement en ligne. Les guichets physiques sont aussi en voie de disparition, sans accompagnement, les personnes illettrées se retrouvent dans une impasse. C’est une double peine : exclusion par l’écrit, puis exclusion par le digital.
« Truc tout bête, mais je trouve toujours une gare où il y a un guichet pour acheter mes billets de train, je n’y comprends rien avec leurs bornes automatiques »
Dylan
Des dispositifs utiles mais insuffisants
La France s’est dotée de plans nationaux de lutte contre l’illettrisme et d’organismes comme l’ANLCI.
Des initiatives locales existent : avec des associations qui organisent des ateliers de lecture-écriture. La mise en place de médiateurs numériques écrivains publics qui aident ponctuellement. Mais, les moyens restent limités, les dispositifs saturés et inégalement répartis sur le territoire. Les associations, souvent en première ligne, peinent à répondre à l’ampleur des besoins.
« Je prends des cours deux fois par semaine dans une maison de quartier, mais c’est dur en tant qu’homme, père de famille de se montrer aussi ignorant et de reprendre les bases que tout le monde apprends à 6 ans. »
Dylan
L’école reste le premier rempart contre l’illettrisme. Mais elle est fragilisée par le manque de moyens, la surcharge des classes et les inégalités territoriales. Repérer les difficultés très tôt est essentiel pour éviter le décrochage, mais cela suppose un investissement fort dans le soutien scolaire, la formation des enseignants et la lutte contre la reproduction sociale. Au-delà de l’école, c’est toute la société qui doit se mobiliser : garantir un accès à la culture, soutenir la parentalité et réinvestir dans l’inclusion sociale et numérique. L’illettrisme n’est pas une fatalité individuelle : c’est le symptôme d’un système qui laisse des millions de personnes sur le bord de la route. Dans une société où l’accès aux droits passe désormais par un écran, savoir lire et écrire n’est pas seulement une compétence, c’est une clé d’existence.
Ansri Leïla




