Ces dernières semaines, les réseaux sociaux se sont enflammés autour du traitement réservé à Romy et Anita, deux candidates noires de l’émission Secret Story. Le phénomène a dépassé le cadre du programme télévisé pour devenir un miroir sociétal. Certes, il ne s’agit ici « que » de télé-réalité. Mais il serait naïf de ne pas y voir une illustration des dynamiques sociales réelles. La télé-réalité n’est pas un monde à part : elle amplifie, rejoue, banalise des comportements bien ancrés dans notre société. C’est un miroir grossissant, diffusé à des millions de spectateurs, souvent jeunes, qui y puisent inconsciemment leurs représentations des rapports sociaux, raciaux et amoureux. La manière dont les candidates noires y sont traitées a donc des conséquences bien réelles.

Être noire et visible : une présence immédiatement sanctionnée

Romy et Anita vivent une expérience télévisuelle qui va au-delà du divertissement. Constamment observées, critiquées et contraintes au silence, elles incarnent un phénomène bien plus large : la répression sociale et médiatique des femmes noires, en particulier lorsqu’elles osent affirmer leur présence dans des espaces dominés par des normes blanches.

Leur stratégie de non-réaction n’est pas une forme de faiblesse, mais une réponse à un environnement hostile. Elles savent pertinemment que la moindre riposte pourrait les enfermer dans le stéréotype de la « Angry Black Woman » (la femme noire colérique), une image historiquement construite pour délégitimer la douleur et les revendications des femmes noires.

Le stéréotype de la « Sapphire » ou « Angry Black Woman » : une construction pour faire taire

Ce stéréotype est né, aux États-Unis, dans les années 1940-1950 : les femmes noires étaient considérées comme bruyantes, autoritaires, castratrices. Dans les cultures francophones, il prend des formes plus insidieuses, mais tout aussi destructrices : la femme noire est perçue comme caractérielle, violente ou hypersexuelle.

Selon une étude de 2022 de l’UBC Sauder School of Business, les femmes noires qui expriment une émotion forte, comme la colère, sont perçues comme plus menaçantes que les femmes blanches ou même que les hommes blancs. Cette perception entraîne une baisse directe de leur crédibilité professionnelle et sociale. Autrement dit, leur simple expression de frustration, pourtant légitime, est criminalisée symboliquement.

Cette déshumanisation est un refus d’empathie. Et lorsque, comme Romy et Anita, les femmes noires ne répondent pas aux attaques, c’est stratégique. Elles savent aussi qu’elles reçoivent moins de soutien lorsqu’elles sont en difficulté, parce qu’on les pense plus résilientes par essence. Leur posture témoigne d’une conscience aiguë des dynamiques raciales à l’œuvre.

Un racisme banalisé et institutionnalisé par la production télévisuelle

Alertée par les internautes qui dénoncent les comportements envers Romy et Anita, la production de Secret Story a rappelé la charte de conduite aux candidats durant une quotidienne. Dans ce rappel à l’ordre, on ne nomme pas de victimes, pas de coupables ; on ne nomme ni le racisme, ni le harcèlement, ni le sexisme.

Ce silence est significatif : en refusant de qualifier les actes, on neutralise toute possibilité de responsabilisation. C’est le propre du racisme systémique : il se cache dans les processus, les silences, les décisions implicites. Là où le public perçoit des conflits entre « personnalités », les femmes noires vivent une stratégie d’exclusion racialisée. Cela empêche la déconstruction et perpétue l’idée que le racisme ne serait « pas si grave », « trop subjectif », ou relevant de la susceptibilité individuelle.

Colorisme et compétition affective racialisée

Les standards esthétiques eurocentrés privilégient les peaux claires, les cheveux lisses, les traits européens. Cela se répercute directement dans les dynamiques amoureuses télévisées, où les femmes noires à la peau foncée sont rarement perçues comme des objets de désir romantique ou sexuel, mais plutôt comme des « soutiens », des « amies » ou des adversaires.

On l’observe ici avec Romy, qui flirte avec Mayer, un homme blanc. Ce flirt provoque l’agacement et la colère de Marianne, une de ses “ennemies” dans le jeu, des réactions qui ne sont pas dénuées de fondements raciaux.

White woman tears : inversion de la compassion

Dans le contexte d’une télé-réalité, si une femme blanche pleure, la compassion du public va se tourner vers elle, même si elle est l’agresseuse. C’est un mécanisme d’inversion des rôles qui renforce l’invisibilisation de la souffrance des femmes noires. Ce déplacement d’empathie est renforcé par une construction historique de la blancheur comme vulnérable et de la noirceur comme menaçante.

C’est le concept de white woman tears (les larmes des femmes blanches), qui décrit un phénomène sociopsychologique dans lequel les femmes blanches mobilisent l’émotion (souvent les pleurs) pour se repositionner en tant que victimes, même lorsqu’elles sont en position dominante.

Une responsabilité collective face à l’intersection des oppressions

Kimberlé Crenshaw, fondatrice du concept d’intersectionnalité, explique que les femmes noires vivent simultanément le racisme et le sexisme, et que les luttes doivent être croisées. En ignorant cette double oppression, on renforce une hiérarchie au sein des luttes d’émancipation.

La responsabilité est collective et les violences doivent être nommées. Les équipes médiatiques doivent être responsabilisées et formées à l’intersectionnalité, aux biais implicites et aux systèmes d’oppression. Les personnes concernées doivent être écoutées et crues.

Ce que Romy et Anita vivent n’est pas anecdotique. C’est un exemple de ce que vivent chaque jour des milliers de femmes noires : au travail, dans leurs groupes d’amis, ou même dans la rue. Une pression permanente à se contenir, à lisser leurs émotions, à ne pas « déranger », de peur d’être déjà de trop.

Leïla Ansri


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